Craig Carpenter , Les gardiens du Seuil...et le Guerres des Sorciers

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Craig Carpenter , Les gardiens du Seuil...et le Guerres des Sorciers

Message  Samuel Azzeri le Jeu 17 Déc - 0:28

Un extrait d'une interview assez intriguante de Sion Hamou qui a écrit les Gardiens du Seuil avec Craig Carpenter, un Indien Mohawk dont la vie fut entièrement dévolue au message de paix des Hopis.

Karmatoo : Depuis Carlos Castaneda, le néochamanisme connaît un engouement croissant auprès des occidentaux. Que pensent les traditionalistes indiens de ce mouvement ? Le savoir des Anciens se transmet-il encore ou disparaît-il avec ses derniers détenteurs ?

Sion Hamou : Encore une fois je ne prétends pas m’exprimer au nom des Indiens, à plus forte raison des traditionalistes, mais un peu plus tôt j’évoquais les New Agers. Je crois que ce que les anthropologues appellent « la contamination de terrain » est devenue si intense dans le Southwest mais aussi dans le reste du pays et même dans les deux Amériques qu’il est pratiquement impossible de répondre à votre question. Vous ne pouvez pas soulever une pierre sur les Mesas hopi sans trouver un globaliste ou un pilier de Starbucks. Il existe cependant un corpus « mythologique » (même si je n’aime pas le mot) assez précis. La religion Hopi est assez bien connue. Lisez justement « Le Livre du Hopi » de Waters ou le livre de Talayaseva. Waters a écrit, à ma connaissance, la somme la plus complète sur le cérémonialisme Hopi qu’il soit. Mais même comme ça… Vous avez des Elders Hopis qui vous parleront des UFO. Je ne me prononce pas personnellement, parce que je ne sais rien de la part empruntée ou pas, mais Craig me disait, hors livre, justement que les Indiens connaissaient bien les aliens et qu’ils les appelaient déjà depuis longtemps « the little people ». Il me faisait remarquer cyniquement que les OVNI et les Greys c’était simplement l’habillage moderne des ex farfadets, lutins et petits gnomes du temps passé. La puissance du syncrétisme religieux moderne est telle aujourd’hui que nous sommes entrés dans l’ère d’une Babel religieuse. J’ai suivi, un peu incidemment au Mexique, certaines pistes inversées qui remontaient en droite ligne jusqu'à Carlos Castaneda justement. Inversées parce qu’elles provenaient du travail sur le terrain et non pas de ses livres. Pas mal de Mexicayotl mais aussi surtout des gens parmi les plus traditionalistes et que je soupçonne le moins de complaisances transculturelles connaissaient bien le gars. Lorsqu’on dépassait les premiers commentaires du style « pendejo » etc., l’opinion générale était qu’il avait révélé des choses assez vraies, du moins dans ses 3 premiers livres. J’avais le sentiment irritant cependant que les écarts entre l’enseignement Nahuatl et les révélations de Castaneda restaient profonds et persistants. « Oui. Oui. me disait souvent le Maestro Andrés Segura, mais nous on dit que c’est pas comme ça… » Je pense que l’aspect ouvert de ce néo chamanisme, comme vous l’appelez si bien, déplaisait profondément ici. Même s’il n’était pas forcement requis d’être né Nahuatl ou Yaqui, la suspicion vis à vis des touristes du mysticisme était plus qu’intense. Je crois que l’une des opinions favorable non dite sur le travail de Castaneda restait non pas tant sa marketisation du chamanisme mais surtout la plongée dans la complexité prodigieuse de la pensée Indienne. C’est lui qui a fait apparaître clairement les liens formels entre la Phénoménologie Husserlienne par exemple et le travail sur la conscience des « brujos». Là encore, on peut me rétorquer que Castaneda était un Ph.D de UCLA, mais j’ai vu ces « applications » tournées vers la manipulation de forces élémentales. Les anthropologues rejetaient d’emblée ses livres: un vieil indien Yaqui ne s’exprime pas d’une manière aussi sophistiquée… A voir ! Il transpire comme ça de beaucoup d’ouvrages universitaires et de témoignages anthropologiques une naïveté en miroir où l’idiot n’est pas celui que l’on croit. Il faut voir les blagues que les « informateurs indigènes » ont transmises à Paulette Séjourné, à Jacques Soustelle ou à Margaret Mead. Claude Lévi-Strauss était assis sur des montagnes d’intox culturelle. C’est un enjeu colossal. Dans le déterminisme officiel, devait-on reconnaître à coté de la Civilisation Occidentale, une Civilisation Hopi, une Civilisation Nahuatl… au même titre que l’on parle aujourd’hui d’une Civilisation Chinoise ? Cette appellation, lorsqu’elle ne s’applique plus à une culture morte ou disparue, est un acte politique lourd de conséquences. Il remet en cause directement l’anthropocentrisme européen et surtout, qui est l’indigène de qui ? Pour répondre à votre question à propos de la transmission du savoir et s’il a tendance à se perdre aujourd'hui, je vais vous raconter une histoire. Mon ami Dan Budnik a passé les vingt dernières années à essayer d’amener avec lui les derniers Elders Hopis à Hawaii, au Mexique ou en Sibérie pour leur montrer les derniers pétroglyphes qui survivent encore aux vandales et aux collectionneurs. L’idée de Dan était de montrer que les migrations des Clans Hopi s’étendaient réellement au monde entier et que le fameux passage du Behring gelé s’était effectué de l’Alaska à la Sibérie et non pas dans le sens inverse comme le croient les anthropologues. Dan me parlait constamment de l’urgence qu’il y avait à entreprendre un tel travail parce que les Elders s’éteignaient un à un et leur précieux savoir n’était pas transmis aux générations suivantes. J’étais d’un avis contraire. Je crois que le « langage des pierres » n’est pas transmis de bouche à oreille par une lignée d’anciens et de « sabios » qui possèdent une quantité finie du savoir ancestral. C’est au contraire le contenu sempiternel et virtuel du message gravé là qui est transmis directement à la conscience de chaque nouvelle génération qui se recueille sur ces lieux sacrés. Je ne crois pas du tout à une entropie du savoir ni à sa déperdition parce que la transmission ne peut pas être contingente à la bonne volonté d’un homme. Elle est ni linéaire ni forcément orale. Ce que j’ai appris, personne ne me l’a « dit » vraiment. L’empreinte du monde invisible se révèle d’elle-même dans l’ordre de l’intelligible et aussi du sensible comme si le pétroglyphe apparaissait spontanément de lui-même dans la pierre. Cependant, pour revenir à Hopi, qui est la situation que je connais le mieux, je sais que les initiations formelles des enfants dans les kivas se poursuivent à ce jour sans interruption. Dan Budnik avait réussi après des années de traque à récupérer au Heard Muséum un masque cérémoniel volé et illégalement acquis par le Musée et sans lequel l’initiation des enfants d’Oraibi était devenue impossible.

Karmatoo : Le mythe du guerrier impeccable, la description du monde de don Juan et ses techniques « Toltèques » comme l’art de rêver et de traquer seraient donc corroborés par certains chamans Nahuatl ??

Sion Hamou : Tout à fait ! Même si cela nous éloigne un peu de notre sujet, je pourrais vous citer des centaines d’exemples tous tirés de la littérature ethnologique mésoaméricaine la plus indiscutable, depuis Fray Toribio de Motolinía, Alonso de San Juan Ponce, Bartolomé de las Casas, Fray Geronimo de Mendieta, Diego de Landa pour le Yucatan et jusqu’à la summa colossale de Fray Bernardino de Sahagún pour Tenochtitlan. On retrouve ces mêmes références, pas toujours parfaitement interprétées, pas toujours remises en contexte, et ceci jusque dans les quelques documents pré cortésiens qui ont échappé à l’Inquisition apostolique de Don Fray Juan de Zumárraga. Des concepts comme le Tonal ou le Nagual (même dans sa forme abstraite et élargie) sont indubitablement précolombiens. Juste à titre d’exemple, voici un petit passage de l’acte d’accusation du procès d’un sorcier Nagual, Ucelo, présidé par Zumárraga en personne: « (Ucelo) a fait beaucoup de sorcelleries et de divination, il s'est fait tigre, lion et chien et a prêché et prêche encore aux naturels de cette Nouvelle-Espagne des choses contre notre foi et a dit qu'il était immortel et qu'il a parlé souvent avec le diable de nuit et a fait, et dit beaucoup d'autres choses contre notre sainte foi catholique ». On est en 1535, c’est-à-dire à peine 14 ans après la chute de Tenochtitlan. Ucelo (Ocelotl en fait) avait bien connu Motecuhzoma et lui avait même prophétisé l’arrivée de Cortez. Impossible d’invoquer ici une influence de la lycanthropie européenne comme le fait Correa. Encore moins chez les Kekchis, les Mixes, les Zoques, les Jacaltecs au Guatemala, tous très éloignés géographiquement de ces foyers d’influences hispaniques. Ces concepts figurent même dans le tout premier dictionnaire Tzeltal-Tzotzil au Chiapas.. etc. On peut bien sûr, comme je le disais un peu plus tôt, me rétorquer que Castaneda était Ph.D d’Anthropologie et avait enseigné à UCLA et qu’il était donc à même de connaître directement ces mêmes sources auxquelles j’avais accès. Mais cela n’enlève rien à ce qu’il disait puisqu’il révélait les mécanismes internes d’un phénomène culturel immense, réel, très attesté si on se donne la peine de le rechercher et qui existe indépendamment de la source controversée que représente Don Juan. On peut me dire qu’il reprenait certains travaux de Myerhoff, qu’il plagiait Peter Furst et ses travaux sur les Huichols etc... Peut-être… mais le fond véritable de ce qu’il disait n’en reste pas moins beaucoup plus large et incontestable. Le Maestro Andrés Segura, qui avait rencontré Castaneda à Irvine puis au Mexique et dont Castaneda disait « celui-là, c’est un Diablero des temps anciens », m’a confirmé à plusieurs reprises la véracité de ce que disait « Carlito » comme il l’appelait. A ce sujet, je voudrais là encore raconter une petite histoire qui m’a permis sans le vouloir de recroiser certaines sources. Lorsque je me trouvais à Mexico City avec le Maestro et plus tard aussi à Cuernavaca, il me réveillait chaque matin aux aurores et nous montions sur la terrasse de son misérable appartement. Là, dominant l’océan de toits, la pollution était telle qu’on ne devinait même plus le Popocatépetl au sud et juste avant que le soleil ne se lève au-dessus du Plateau Central, il m’enjoignait d’imiter simplement les mouvements qu’il faisait. Je ne le voyais pas très bien, étant placé légèrement en retrait mais je l’entendais murmurer en nahuatl et accomplir une sorte de « gymnastique » vaguement rituelle, vaguement yogique que je m’efforçais d’imiter du mieux que je pouvais. Ce n’est que des années plus tard, à San Juan Bautista en Californie, qu’il m’a révélé quelque chose que j’ai encore beaucoup de mal à admettre. Le Maestro, à ma grande surprise, avait pas mal changé depuis ma dernière visite. Tout le côté gauche de son visage était affaissé à la suite, disait-il, d’une sorte « d’attaque cérébrale » qu’il avait subie quelque temps après mon départ d’Albuquerque. Je l’ai conduit à un petit restaurant sur Main Street et là je lui ai raconté mon attaque cardiaque, la fameuse « Guerre des sorciers » que Craig avait ressentie, tout, avec le plus de détails possibles. Bien que très fatigué, il me confirma presque au mot à mot mon histoire en y apportant même quelques précisions surprenantes. « Oui, tu as été attaqué. Tu es comme un chercheur, à force de creuser avec les Indiens, tu as fini par déterrer quelque chose des énergies anciennes. Des vieux sorciers enterrés. Toi aussi tu as été attaqué comme Carlos, parce que tu es passé de l'autre côté. Tu as maintenant appris à manipuler l’énergie, je le savais quand nous étions à Cuernavaca et que derrière moi tu faisais les mêmes gestes que moi pendant la cérémonie du soleil, je sentais que tu bougeais déjà l’énergie mais je ne t'ai rien dit ». Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il m’est apparu qu’il pourrait exister peut-être un rapport entre la curieuse et peu probable Tensigrity de Castaneda et les étranges mouvements de la Danza. J’ai entendu par la suite beaucoup de gens, même parmi ses amis, critiquer Castaneda et son nouveau Tai Chi Mexicain. Personnellement je n’en pense rien du tout. Les dernières paroles du Maestro furent verbatim. « Tu es venu me voir et je vois maintenant que tu peux bouger l’énergie, c'est-à-dire ce que nous nous faisons avec la Danza mais je ne sais pas ce que tu fais et comment tu le fais… ». Une semaine plus tard, il était mort. Ce phénomène de la Danza est très ancien, ne faites pas l’erreur de croire qu’il s’agit d’un spectacle pour les touristes du Zocalo, la plupart des groupes remontent en ligne droite à de très anciennes traditions sacrées. Si je devais me prononcer, je dirais que je ne pense pas que mon expérience ni mes recherches créditent forcement les thèses de Castaneda mais au moins elles ne les contredisent pas non plus. J’ai l’impression qu’il y avait chez cet homme remarquable une énorme quantité d’ironie et d’humour, voire même d’auto dérision. Je pense qu’en cela il ne faisait que mettre en pratique certaines des formes absolument déroutantes et routinières de la pensée indienne et dont beaucoup de chercheurs font encore les frais.

La totalité du texte consultable sur : http://www.karmapolis.be/pipeline/interview_hamou.htm

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